Flambée des carburants : pourquoi le plan à 70 millions d’euros du gouvernement ne convainc personne

La crise énergétique liée au conflit au Moyen-Orient continue de peser sur l’économie française. Le baril de Brent a franchi la barre des 110 dollars, et les conséquences se font sentir dans tous les secteurs qui dépendent du gazole pour fonctionner. Face à cette situation, l’exécutif a présenté vendredi 27 mars un dispositif d’aide d’environ 70 millions d’euros, restreint au mois d’avril, pour soutenir les filières les plus exposées : transport routier, agriculture et pêche. Mais entre la colère des professionnels et les premières mobilisations sur le terrain, le compte n’y est pas pour une large partie des intéressés.

Le choix du gouvernement est clair : pas de baisse générale des taxes à la pompe, pas de gel des prix. L’exécutif refuse de toucher à la TVA sur les énergies, comme le demande le Rassemblement national, ou de bloquer les prix comme le réclame La France insoumise, par crainte de provoquer des pénuries. La stratégie repose sur des aides ciblées, financées non pas par de nouvelles dépenses mais par des annulations de crédits au sein des ministères concernés, sans passer par une loi de finances rectificative. Roland Lescure, ministre de l’Économie, assume cette approche sectorielle et temporaire, en la présentant comme une réponse proportionnée à ce qu’il considère comme un choc conjoncturel.

Des aides très inégales selon les filières

Le transport routier capte la majorité de l’enveloppe. Les TPE et PME du secteur bénéficieront d’une aide forfaitaire de 50 millions d’euros, représentant environ 20 centimes par litre de carburant consommé. Un guichet dédié doit être ouvert pour traiter les demandes, mais ni la date ni les critères précis n’ont été communiqués à ce stade. Ce flou alimente la défiance des organisations professionnelles, qui redoutent un dispositif administrativement lourd et lent à déployer. La FNTR rappelle que les PME de transport ne disposent en moyenne que de 28 jours de trésorerie devant elles, ce qui rend toute attente supplémentaire potentiellement fatale.

Du côté agricole, l’État a décidé d’exonérer totalement le droit d’accise sur le gazole non routier pour avril, ce qui revient à une baisse de 4 centimes par litre et coûtera environ 14 millions d’euros au budget. Le gouvernement prévoit aussi de plaider auprès de Bruxelles pour une suspension du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) sur les engrais importés, afin de limiter les surcoûts de production. Annie Genevard, ministre de l’Agriculture, doit porter cette demande lors du conseil des ministres européens de l’Agriculture et de la Pêche prévu le 30 mars.

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Pour la pêche, l’aide prend la forme d’un remboursement de 20 centimes par litre de gazole marin sur facture, pour une enveloppe de 5 millions d’euros. Le gazole de pêche étant déjà exonéré de taxes, le gouvernement ne pouvait pas agir par le levier fiscal. Pour certains navires, le carburant représente jusqu’à la moitié des charges d’exploitation, ce qui explique que des bateaux restent déjà à quai faute de rentabilité. En complément, Bpifrance lancera début avril une plateforme de prêts baptisée « Boost carburants », proposant aux TPE des prêts allant jusqu’à 50 000 euros sur un à trois ans, et des facilités de report de cotisations sociales et d’étalement fiscal ont été annoncées pour l’ensemble des filières concernées.

Une colère généralisée, des mobilisations déjà en cours

La réponse des professionnels a été quasi unanime : trop peu, trop tard. Le syndicat agricole majoritaire a vivement contesté la portée de l’exonération sur le GNR, jugeant que 4 centimes de baisse face à une hausse de 60 centimes par litre en trois semaines revenait à offrir des miettes. La FNSEA a prévenu qu’elle organiserait des actions si le monde agricole n’était pas mieux entendu, alors que le début du printemps impose une activité intense dans les champs et donc une consommation élevée de carburant.

Chez les transporteurs, la grogne est encore plus visible. L’OTRE a appelé à la mobilisation dès le samedi 28 mars dans plusieurs villes de France. Des opérations de barrage filtrant ont effectivement eu lieu sur l’A7 au sud de Lyon, à hauteur de Chasse-sur-Rhône, où une vingtaine de poids lourds ont ralenti la circulation, ainsi qu’à Clermont-Ferrand. Les routiers mobilisés décrivent une situation intenable : le gasoil livré en cuve aux entreprises coûte souvent plus cher que celui vendu en station-service, et les factures émises fin mars ne seront pas payées par les clients avant mi-mai au plus tôt. La FNTR a qualifié le dispositif gouvernemental de mécanisme trop complexe à mettre en œuvre, tandis que TLF a dénoncé une politique de « chèque » purement conjoncturelle. Plusieurs fédérations de transporteurs consultent leurs adhérents pour envisager des actions de plus grande ampleur dans les jours qui viennent.

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Du côté de la pêche, les réactions sont légèrement plus nuancées. Les organisations de producteurs et les armateurs ont reconnu un premier signal positif, mais le comité national des pêches a rappelé que malgré cette aide, sortir en mer revenait toujours à travailler à perte pour de nombreux navires. Les pêcheurs normands, eux, ont parlé d’une aumône insuffisante compte tenu du doublement du prix de leur carburant.

Au-delà des trois filières directement ciblées, d’autres professions s’estiment oubliées. Les infirmiers libéraux, gros rouleurs par nature, attendaient une aide sectorielle qui n’est pas venue. Le gouvernement avait pourtant laissé entendre que des mesures pour les « gros rouleurs » étaient à l’étude, mais rien de concret n’a été annoncé à ce stade.

La question qui se pose maintenant est celle de la durée de la crise. En limitant ses aides au seul mois d’avril, le gouvernement fait le pari que la flambée des cours se résorbera rapidement. Mais tant que le conflit au Moyen-Orient perturbe l’approvisionnement mondial en pétrole, rien ne garantit un retour à la normale. L’exécutif prévoit d’accélérer la présentation de son plan d’électrification de l’économie, initialement programmé pour fin avril, avec l’objectif de ramener la dépendance française aux énergies fossiles importées de 60 % à 40 % d’ici 2030. En attendant, d’autres pays européens ont déjà pris des mesures plus larges : l’Espagne a abaissé la TVA sur les carburants de 21 % à 10 %, l’Italie a instauré un crédit d’impôt pour les transporteurs, et la Grèce a débloqué 300 millions d’euros de subventions ciblées. Autant de comparaisons qui nourrissent le sentiment, chez les professionnels français, d’être les parents pauvres de la réponse européenne à cette crise énergétique.