Lundi 9 mars, le baril de pétrole a brièvement bondi de plus de 30 %, frôlant les 120 dollars, entraînant dans sa chute les principales Bourses européennes. Paris a perdu plus de 3 %, Francfort plus de 3,4 %, Milan près de 4 %. En quelques heures, le conflit au Moyen-Orient a cessé d’être une abstraction géopolitique pour devenir une donnée économique concrète, ressentie dans les portefeuilles d’épargne, les carnets de commande et les prix à la pompe.
C’est dans ce contexte que la Commission européenne a tiré la sonnette d’alarme le 9 mars : un conflit prolongé, doublé de perturbations durables dans le détroit d’Ormuz et d’attaques contre les infrastructures énergétiques du Golfe, pourrait déboucher sur un choc stagflationniste majeur pour l’économie mondiale et européenne. Le mot stagflation, longtemps relégué dans les manuels d’histoire économique, refait surface avec une insistance qui commence à inquiéter les chancelleries du continent.
Au cœur des tensions se trouve le détroit d’Ormuz, passage stratégique par lequel transite une part considérable du pétrole et du gaz mondial, et dont le contrôle est désormais directement menacé par le conflit. Environ un cinquième du pétrole consommé dans le monde y transite chaque jour. Toute obstruction durable de ce couloir maritime ne tarderait pas à se répercuter sur les prix mondiaux de l’énergie, puis, par capillarité, sur l’ensemble de l’économie productive.
Quand l’énergie chère étouffe la croissance
Le mécanisme stagflationniste fonctionne comme une double peine. Lorsque le prix du pétrole s’envole, les entreprises voient leurs coûts de production augmenter et répercutent ces hausses sur leurs clients. Les investisseurs craignent un choc d’inflation en raison de la flambée des prix des hydrocarbures, et une hausse de l’inflation pourrait mettre en péril les baisses de taux des banques centrales, ce qui fait monter les taux d’intérêt des dettes d’État sur le Vieux Continent. Pendant ce temps, les ménages, dont le pouvoir d’achat se comprime sous l’effet des prix plus élevés, réduisent leur consommation. La croissance ralentit alors que l’inflation reste soutenue — une configuration que les outils habituels de politique monétaire peinent à traiter.
Selon les projections de la Banque centrale européenne, une augmentation de 14,2 % des prix du pétrole et de 20 % des prix du gaz entraînerait une hausse de 0,5 point de pourcentage de l’inflation dans la zone euro. Ces estimations ne tiennent pas encore compte de possibles perturbations plus larges des chaînes d’approvisionnement, ni d’un affaiblissement potentiel de l’euro face au dollar, deux facteurs qui amplifieraient considérablement l’impact.
Pour les économistes de Deutsche Bank, les États-Unis sont relativement protégés grâce à leur forte production énergétique domestique et à la solidité du dollar. L’Europe, en revanche, figure parmi les zones les plus vulnérables, notamment parce qu’elle dépend fortement des importations de pétrole et de gaz en provenance du Moyen-Orient. Le souvenir de 2022, quand la crise gazière liée à la guerre en Ukraine avait failli faire plonger l’industrie européenne, est encore vif dans les mémoires.
Les années 1970, un miroir toujours redouté
Le premier choc pétrolier de 1973-1974 constitue le précédent le plus emblématique. En représailles au soutien occidental à Israël lors de la guerre du Kippour, les pays arabes membres de l’OPEP avaient décrété un embargo sur leurs exportations. Le prix du baril avait triplé en quelques mois, plongeant les économies occidentales dans une récession accompagnée d’une inflation galopante — un phénomène que les économistes avaient alors baptisé « stagflation ».
Cinquante ans plus tard, la crainte d’un scénario comparable structure une bonne partie des analyses. Les économistes de Bank of America, dans leur scénario central, n’anticipent pas de conflit prolongé et estiment que le choc économique s’estomperait dans les prochaines semaines. Mais si la guerre venait à s’enliser, le tableau changerait radicalement. Dans le pire des cas, l’économie de la zone euro serait confrontée à un risque de stagflation combinant stagnation et inflation, et Goldman Sachs prévoit que la BCE ne relèverait ses taux que si l’inflation augmentait de 3,6 points de pourcentage d’ici fin 2026.
Face à cette incertitude, les gouvernements du G7 ont commencé à évoquer un recours aux réserves stratégiques de pétrole pour atténuer la flambée. Cette option s’est d’ailleurs partiellement concrétisée après que les ministres des Finances du G7 ont engagé des discussions sur une mobilisation coordonnée de ces réserves pour stabiliser les marchés. Un signal clair que les capitales occidentales ne veulent pas laisser les marchés seuls face à la pression spéculative.
La situation place aussi la BCE dans une posture délicate. Si le choc s’avère persistant et se répercute sur les prix de base via les salaires et les services, la BCE pourrait être contrainte de remonter ses taux, alors même que la croissance marquerait le pas. C’est précisément ce dilemme — resserrer pour contenir l’inflation ou préserver la croissance — qui rend la stagflation si redoutable pour les décideurs économiques.
Au-delà de l’urgence immédiate, le conflit au Moyen-Orient repose une question que l’Europe avait cru progressivement résolue depuis la crise gazière de 2022 : celle de sa dépendance énergétique structurelle. Les précédents historiques montrent que les conséquences peuvent être considérables, tant sur les prix que sur la croissance, et que l’économie mondiale reste tributaire de la géographie de l’énergie. La transition vers les renouvelables avance, mais à un rythme que les turbulences géopolitiques risquent de rendre insuffisant, du moins à court terme. Pour les gouvernements européens, l’enjeu n’est plus seulement de gérer la crise du moment, mais d’accélérer des mutations énergétiques dont la lenteur les rend structurellement vulnérables à chaque soubresaut du Moyen-Orient.