Le conflit au Moyen-Orient, déclenché par les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran fin février, redessine déjà les équilibres énergétiques planétaires. Depuis la fermeture de fait du détroit d’Ormuz — ce goulet par lequel transitent environ 20 % des flux mondiaux de pétrole et de gaz naturel liquéfié — le cours du Brent est passé de 72,48 dollars le 27 février à plus de 103 dollars à la mi-mars, soit une hausse supérieure à 40 %. Les grands armateurs, de MSC à Maersk, ont suspendu le passage de leurs navires dans la zone, le nombre de pétroliers empruntant le détroit étant tombé à quatre par jour contre une moyenne de 24 en janvier. Dans ce contexte tendu, la question d’un basculement vers une récession mondiale se pose avec insistance.
La comparaison avec le choc de 2022 revient souvent dans les analyses, mais le contexte diffère profondément. Au début de la guerre en Ukraine, la reprise post-pandémie alimentait encore une croissance vigoureuse et l’inflation accélérait dans un environnement de taux bas. En 2026, le tableau est inversé : le FMI tablait en janvier sur une croissance mondiale de 3,3 %, portée notamment par l’investissement technologique et les dépenses de défense, mais cette prévision ne tenait pas compte de l’escalade au Moyen-Orient. L’économie mondiale était déjà affaiblie par les tensions commerciales héritées des droits de douane américains, le FMI ayant alerté dès le printemps 2025 sur le fait que le protectionnisme constituait un choc d’offre négatif pour la croissance et l’inflation. Ce double fardeau — guerre commerciale et choc pétrolier — rend la situation particulièrement délicate.
La zone euro en première ligne face au choc énergétique
L’Europe figure parmi les régions les plus vulnérables. En janvier 2026, l’inflation en zone euro était revenue à 1,7 %, en dessous de la cible de 2 % de la BCE, laissant entrevoir une période de stabilité monétaire. Mais la flambée du brut a bouleversé ce scénario en quelques jours. Les marchés des swaps intègrent désormais une hausse de 25 points de base du taux directeur de la BCE d’ici septembre 2026, alors qu’une semaine avant le conflit, une baisse restait le scénario dominant. Plusieurs grandes banques d’investissement ont ajusté leurs anticipations en conséquence : Morgan Stanley ne prévoit plus aucune baisse de taux en 2026, reportant ses réductions à 2027.
Selon plusieurs estimations circulant dans les milieux financiers, un baril durablement au-dessus de 100 dollars amputerait la croissance de la zone euro d’environ un demi-point de PIB, un coup dur pour une économie qui peine déjà à dépasser les 1,3 % de progression annuelle. Si le conflit s’enlise et que les prix restent élevés pendant plusieurs mois, avec un gaz en hausse de 40 à 50 % par rapport à ses niveaux d’avant-crise, la croissance européenne pourrait se retrouver proche de zéro. Le dilemme pour la BCE est évident : remonter les taux pour juguler l’inflation revient à étouffer une économie déjà anémique, tandis que l’inaction risque de laisser les prix s’envoler. Des économistes ont d’ailleurs rappelé que le souvenir du pic inflationniste de 2022, où la BCE avait été jugée trop lente à réagir, rend les anticipations d’inflation moins solidement ancrées.
Du côté des États-Unis, la situation paraît moins alarmante en surface. En tant qu’exportateur net de pétrole, le pays absorbe une partie du choc. Mais cette image rassurante masque des disparités : si les secteurs liés à l’intelligence artificielle et aux nouvelles technologies continuent de tirer la croissance, les pans traditionnels de l’économie souffrent déjà d’un ralentissement. Un baril à 100 dollars viendrait rogner encore cette croissance modeste, fragilisant les emplois dans l’industrie et les services.
Quel scénario pour les mois à venir ?
Tout dépend maintenant de la durée du conflit. Goldman Sachs estime que si les perturbations au détroit d’Ormuz se limitent à cinq semaines, le Brent pourrait grimper jusqu’à 100 dollars avant de redescendre progressivement. Des analystes du secteur de l’énergie avancent des chiffres nettement plus inquiétants : en cas de guerre prolongée avec embrasement régional, les cours pourraient dépasser 120 dollars, un niveau qui n’a plus été observé depuis des années. Certains modèles d’Oxford Economics suggèrent qu’un baril à 140 dollars maintenu deux mois provoquerait une récession technique dans plusieurs économies avancées.
L’Agence internationale de l’énergie (AIE) a d’ores et déjà activé le mécanisme des réserves stratégiques, avec un déblocage pouvant atteindre 400 millions de barils, mais les analystes doutent que ce tampon suffise si le détroit reste paralysé. L’OPEP a annoncé une hausse de 200 000 barils par jour, un volume jugé négligeable face à l’ampleur des perturbations potentielles. Les capacités de substitution restent limitées : la croissance du pétrole de schiste américain s’est essoufflée, les meilleurs gisements étant de plus en plus épuisés, et l’Arabie saoudite exporte déjà proche de ses niveaux maximaux.
Pour l’heure, les investisseurs parient majoritairement sur un conflit relativement court, ce qui expliquerait que les marchés actions n’aient pas encore connu de décrochage majeur. Mais cette lecture optimiste repose sur des hypothèses fragiles. La dimension géomonétaire du conflit ajoute une couche d’incertitude supplémentaire : selon certaines sources, Téhéran conditionnerait désormais le libre passage des pétroliers dans le détroit à des transactions libellées en yuans chinois, ce qui, au-delà de la question énergétique, ouvre un front sur la prééminence du dollar dans les échanges pétroliers. Si cette exigence se concrétisait durablement, les conséquences dépasseraient largement le prix du baril pour toucher aux fondements mêmes de l’architecture financière internationale, redéfinissant les rapports de force entre Washington, Pékin et les producteurs du Golfe dans un monde déjà fracturé par le protectionnisme commercial.