Le patron de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) ne mâche plus ses mots. Lors d’une conférence de presse tenue ce lundi 14 avril, à l’issue d’une rencontre avec les dirigeants du FMI et de la Banque mondiale, Fatih Birol a posé un constat glaçant : la crise que traverse le marché de l’énergie depuis fin février dépasse en ampleur tous les chocs précédents, y compris ceux de 1973, 1979 et la crise gazière liée au conflit ukrainien en 2022. Selon lui, si l’on cumule les perturbations de ces trois épisodes passés, on reste en dessous du niveau de désorganisation actuel.
Le mécanisme est simple à comprendre. En mars, les tankers qui livraient encore du pétrole et du gaz dans le monde transportaient des cargaisons chargées avant le déclenchement du conflit au Moyen-Orient, le 28 février dernier. Ce stock tampon est désormais épuisé. Depuis le début du mois d’avril, plus aucun chargement n’a pu quitter les ports du Golfe. La fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran, en représailles à l’offensive menée par les États-Unis et Israël, bloque un passage par lequel transitent environ 20 % du pétrole mondial et une part comparable du gaz naturel liquéfié. Résultat : le marché perd environ 12 millions de barils par jour, et les pertes d’avril seront selon l’AIE deux fois supérieures à celles du mois précédent.
Des dégâts matériels qui se compteront en années de reconstruction
Au-delà du blocage maritime, ce sont les infrastructures elles-mêmes qui ont été touchées en profondeur. Plus de 75 sites énergétiques ont subi des dommages dans la région, dont un tiers se trouvent dans un état jugé proche de la destruction totale. Le Qatar, premier exportateur mondial de GNL avec environ 20 % de l’offre planétaire, a déclaré la force majeure dès le 4 mars après qu’une frappe a réduit les capacités du site de Ras Laffan. Ces installations représentent des décennies d’investissements et leur remise en service prendra des mois, voire des années. Même un cessez-le-feu — comme celui, fragile, annoncé la semaine dernière entre Washington et Téhéran — ne suffira pas à rétablir rapidement la production. La directrice générale du FMI a d’ailleurs souligné que les difficultés persisteront bien au-delà de la fin des hostilités, en raison de l’ampleur des destructions physiques.
Et la crise ne se limite pas au brut et au gaz. Elle touche aussi les engrais, les produits pétrochimiques, le soufre et l’hélium, autant de matières premières dont les chaînes d’approvisionnement mondiales dépendent étroitement. Des tensions sur le kérosène et le diesel apparaissent déjà en Asie et pourraient gagner l’Europe dans les semaines à venir. Dans plusieurs pays, la perspective d’un rationnement énergétique n’est plus un scénario théorique.
Une riposte financière internationale à la mesure du choc
Face à l’urgence, les grandes institutions financières mondiales ont mis en place un dispositif de coordination inédit. L’AIE, le FMI et la Banque mondiale ont formé un groupe de travail commun pour évaluer les besoins et piloter la réponse. Le FMI a indiqué s’attendre à des demandes d’aide d’urgence comprises entre 20 et 50 milliards de dollars en provenance des pays les plus vulnérables, notamment les économies à faible revenu et fortement importatrices d’énergie. De son côté, la Banque mondiale a précisé pouvoir débloquer 25 milliards de dollars à court terme via ses instruments de crise, et jusqu’à 70 milliards en six mois en réorientant certains programmes existants. Le président de la Banque mondiale a qualifié la situation de « choc systémique », tout en rappelant que des crises avaient déjà été surmontées par le passé grâce à un leadership fort.
Pour gagner du temps, les 32 pays membres de l’AIE, dont la France, ont déjà libéré 400 millions de barils de réserves stratégiques début mars. Le patron de l’AIE rappelle que plus de 80 % de ces stocks restent disponibles. Mais il prévient lui-même que ces réserves ne constituent qu’un palliatif temporaire : elles atténuent la pression sans résoudre le problème de fond. La seule véritable solution, selon lui, reste la réouverture du détroit d’Ormuz.
Sur le plan macroéconomique, les dégâts sont déjà mesurables. La Banque mondiale a revu à la baisse ses prévisions de croissance pour les pays émergents, désormais attendue à 3,65 % en 2026 contre 4 % estimés en octobre dernier, avec un scénario pessimiste à 2,6 % si le conflit s’enlise. L’inflation dans ces économies pourrait atteindre 4,9 % cette année, voire 6,7 % dans l’hypothèse la plus défavorable. Le FMI estime que 45 millions de personnes supplémentaires risquent de basculer dans l’insécurité alimentaire aiguë si les livraisons d’engrais restent perturbées.
Paradoxalement, cette crise pourrait accélérer des mutations déjà en gestation. Le directeur de l’AIE estime que l’architecture énergétique mondiale va connaître une transformation profonde dans les prochaines années. Le déploiement des énergies renouvelables — solaire et éolien en tête — pourrait s’intensifier à l’échelle de quelques mois seulement, ces technologies ayant l’avantage d’une installation rapide. La relance de programmes nucléaires, notamment les petits réacteurs modulaires, fait aussi partie des pistes évoquées, de même que la prolongation de la durée de vie des centrales existantes. L’AIE recommande par ailleurs des mesures de sobriété immédiates : réduction des limitations de vitesse, recours au télétravail et diminution de l’usage des équipements énergivores. Des mesures qui rappellent, à bien des égards, les restrictions mises en place pendant la pandémie de Covid-19.